Fondements et objectifs

 

Marie-Christine Pollet           

Fondements

Historiquement, l’Université Libre de Bruxelles a joué un rôle important dans l’émergence du champ des littéracies universitaires[1] dans nos pays francophones : tout d’abord, dès les années 80, en organisant des cours destinés à familiariser les étudiants aux « techniques » universitaires (comme on désignait à l’époque les pratiques de lecture/écriture liées à l’appropriation des savoirs), ensuite en favorisant le développement de recherches sur les discours universitaires, et les écrits scientifiques en particulier.

C’est donc dans le cadre de ce que l’on peut considérer comme une certaine tradition institutionnelle qu’est venue l’idée de créer dans cette université un groupe rassemblant des chercheurs « du cru » mais aussi des collègues venus d’ailleurs. Leur point commun consiste en leur contribution active à l’essor actuel des travaux consacrés à l’analyse des différents genres de l’écriture scientifique[2].

En effet, si l’activité de recherche fait depuis longtemps l’objet d’études en philosophie, histoire et sociologie des sciences, l’analyse de l’écriture scientifique dans ses dimensions linguistique et didactique est plus récente mais connait un important développement, sans doute parce que les études plus anciennes ont montré « le rôle central des discours dans l’activité scientifique »[3].

Au sein de ce groupe de recherche, c’est cette approche linguistique, dans sa finalité didactique d’acculturation des étudiants qui sera centrale.

Sera centrale aussi, dans nos préoccupations, la relation entre les productions écrites, la production de savoirs et la (les) spécificité(s) disciplinaire(s).

Littéracies universitaires et écrits scientifiques

Certes, les littéracies universitaires[4] en tant qu’approche et formalisation générique ne recouvrent pas que l’écriture scientifique. Elles comptent en effet divers genres de discours, qui peuvent relever de l’écrit et de l’oral, aller du champ académique stricto sensu au champ professionnel en passant par des genres dits intermédiaires. De plus, elles concernent deux pans de la formation universitaire : d’une part, l’apprentissage de la recherche et de ses discours ; d’autre part, des situations d’évaluation telles que les énoncés d’examens, les demandes de résumés ou autres synthèses, …

Cependant, nous plaçons dans ce groupe un focus particulier sur les écrits scientifiques, car ils représentent la caractéristique sans doute la plus importante des études supérieures – en réception comme en production –, et donc un enjeu essentiel dans la formation des étudiants, impliquant un processus nécessaire et continu d’affiliation.

Dans cette perspective, il est très enrichissant d’envisager les écrits scientifiques sous le prisme des littéracies universitaires en tant, cette fois, que champ théorique constitué chez nous grâce à la congruence de deux phénomènes : d’une part, l’appropriation, en didactique du français, et en particulier en didactique de l’écrit, de la notion de littéracie, qu’il s’agisse des courants initiés par Jack Goody[5] ou par Brian Street[6] ; d’autre part, la diffusion dans nos pays francophones des travaux anglo-saxons liés à « l’écriture académique » (les Academic Literacies britanniques, les Composition Studies nord-américaines) – notamment par l’intermédiaire de C. Donahue et de l’EATAW (European Association for Teaching of AcademicWriting) – et qui, même si nous nous en démarquons à certains égards[7], ont fortement contribué au développement de cette sphère de recherche en francophonie.

Notre inscription dans ce champ nous conforte dès lors scientifiquement dans une intuition didactique originelle de mettre « l’accent sur les dimensions contextuelles, sociales et culturelles des pratiques de lecture et d’écriture »[8], de ne pas limiter ceux-ci à « quelques caractéristiques techniques mais de les réinscrire dans des configurations socio-culturelles »[9], d’envisager « les liens entre écriture et savoirs dans une discipline, ainsi que le rôle épistémologique de cette dernière »[10], et surtout de penser à une continuité dans les pratiques et dès lors dans les apprentissages.

Objectifs du groupe de recherche

Le groupe LUDES poursuit trois objectifs, étroitement articulés :

  • devenir un lieu de partage entre les enseignants – chercheurs qui étudient les pratiques de l’écrit à l’université – en particulier les écrits scientifiques ;
  • participer à la reconnaissance et au développement de la recherche dans le champ des littéracies universitaires, par la veille scientifique et l’organisation de séminaires et journées d’études ;
  • contribuer ainsi à l’élaboration d’une didactique de l’écrit en contexte académique et dans une perspective de continuum. Ainsi, les genres d’écrits scientifiques sont envisagés dans leur dimension disciplinaire et leur dimension institutionnelle, auxquelles s’articulent les questions d’heuristique et d’épistémologie propres aux pratiques de la recherche.

 


[1] L’orthographe du mot, traduit de l’anglais « literacy », est l’objet de nombreux débats et explications : c’est « littéracies » qui est choisi ici, avec deux –t, pour rappeler la racine française que l’on retrouve dans « lettres », « littérature », et au pluriel pour insister sur la diversité des pratiques inhérente au concept … et en phase avec la réalité.

[2] Dans la sphère francophone, depuis la fin des années 90, foisonnent les travaux consacrés aux écrits scientifiques, sous l’une ou l’autre appellation, des écrits d’étudiants aux écrits d’experts : Fintz et al., 1998 – Le Français aujourd’hui 125 (1999) – Pollet, 2001 et 2012 – Lidil 17 (1998), 24 (2001), 34 (2006), 41 (2010) – Enjeux 53 et 54 (2002) – Spirale 29 (2002) – Pratiques 121-122 (2004) , 153-154 (2010) – Donahue 2008 – Scheepers 2009 – Blaser et Pollet, 2010 … (voir Liens et références)

[3] À ce sujet, et plus largement pour un état des lieux concernant les travaux sur le discours scientifique, voir F. Rinck, « L’analyse linguistique des enjeux de la connaissance dans le discours scientifique », Revue d’anthropologie des connaissances, 2010/3, pp. 427-450 (Version numérique disponible, consulté le 7/12/13).

[4]Voir Pratiques, n° 153-154, 2012 : Littéracies universitaires : nouvelles perspectives.

[5] Voir Pratiques, n° 131-132 : La littéracie. Autour de Jack Goody, 2006, et en particulier : Y. Reuter, « À propos des usages de Goody en didactique. Éléments d’analyse et de discussion », pp. 131-154. Voir aussi : « Jack Goody et l’empire de la littéracie » : Version numérique disponible (consulté le 13.12.13)

[6]Voir Langage et Société, n° 133, 2010 : New Literacy Studies, un courant majeur sur l’écrit

[7] I. Delcambre et D. Lahanier-Reuter, « Les littéracies universitaires. Influence des disciplines et du niveau d’études dans les pratiques de l’écrit », dans : C. Blaser et M.-C. Pollet (dir.), L’appropriation des écrits universitaires, P.U. Namur, Coll. Diptyque, 2010, pp. 11-42.

[8] I. Delcambre, « De l’utilité de la notion de littéracies pour penser la lecture et l’écriture dans l’enseignement supérieur », dans : M.-C. Pollet (dir.), De la maitrise du français aux littéracies dans l’enseignement supérieur, P.U. Namur, Coll. Diptyque, 2012, p. 29.

[9] Y. Reuter, op. cit., p.132.

[10] I. Delcambre et D. Lahanier-Reuter, op. cit., p. 20.